Après la deuxième guerre mondiale, à Paris comme à New York, une jeunesse échappée aux massacres, la fureur de vivre au ventre, révolutionne, pinceau en main, la conception de l’art et la vision de l’homme. Naît un espace lyrique dont Joan Mitchell, Pierre Tal-Coat et Zao Wou-Ki, exposés à Paris, Rouen, Genève et Washington, sont les dignes représentants.
1940. L’abbé Henri Breuil découvre les peintures des grottes de Lascaux alors qu’explose la première bombe atomique. Une ère découvre son origine au moment où elle croit à sa fin. 1945. Abominations, massacres, camps de concentrations. Le culte de la machine et d’une société technicienne sombre avec les valeurs soit disant modernes de la civilisation occidentale. 1950. Le critique d’art français, Charles Estienne, s’interroge à propos de l’abstraction géométrique alors à son apogée : “L’art abstrait est-il un académisme” ? Au lendemain donc de la première guerre mondiale, dans une atmosphère de désillusion totale et de mépris absolu des institutions, surgissent en France comme aux Etats-Unis, un art que certains appelleront “autre”. Un art du geste agressif, du signe vibratile, de la tache convulsive. Pour un retour aux sources, aux origines, aux commencements. Un art impulsif qui croit aussi bien à “l’inconscient” de Freud, à la “vie intérieure” de Kandinsky qu’à “l’imagination poétique” de Breton. Pour atteindre l’absolu, l’unité primordiale, l’ “abîme” selon Lao-tseu, la “plongée sans fond” selon Henri Michaux. Un art torturé qui se veut existentialiste et réclame la liberté totale et la vérité de l’individu. Son authenticité.
A Paris comme à New York, la peinture devient donc danse, transe, exorcisme. Naît un espace lyrique, mouvant, dynamique, pulsatile, sans commencement ni fin, où s’expriment toutes les révoltes annihilées, toutes les violences secrètes tenues en laisse. Bouleversements. De la peinture, bien sûr. Mais aussi de la vision de l’homme. Cette fois, l’artiste n’est plus passif face à une fenêtre ouverte sur le monde. L’explorateur est l’artiste, l’exploré, l’esprit, l’inconscient de l’homme, universel, les moyens sont le “geste blanc parmi les solitudes” dont parle Mallarmé, pur, franc, provoqué, abandonné, et la matière ruisselante, éclaboussée, hallucinée. Reste la toile pour témoin.
Sur la “Big Apple”, en 1950, sévit un gang d’artistes révolutionnaires. “Jack l’égoutteur” invente le “dripping” faisant fi de toute la tradition picturale, et avec Willem de Kooning, Franz Kline et Marc Rothko, rentre dans la frénésie de l’ “expressionnisme abstrait”. Ils enrôlent dans leur bande de soûlards sans peur et sans reproches, une jeune peintre d’à peine 24 ans, issue de la haute bourgeoisie de Chicago et femme du futur directeur des éditions Grove Press, Joan Mitchell. D’abord prisonnière de quelque trame géométrique à la Veira da Silva, elle laisse très vite divaguer sa main, son geste, son corps tout entier sur ses toiles où elle agresse et bataille les pleines pâtes, joue et déjoue les coulées et les “drips”, frotte et caresse ses couleurs si intenses tombées d’une pinceau généreux. A partir de 1955, liée avec le peintre Jean-Paul Riopelle, lui aussi immense acteur des “véhémences confrontées” des années d’après-guerre, la jeune femme se partage quatre ans entre un appartement de Manhattan et un studio du 14ème arrondissement de Paris, avant de s’expatrier pour de bon. Et l’artiste de toujours écraser, balafrer de son geste foudroyant d’immenses toiles rectangulaires sur lesquelles s’évanouit une nature vibrante et incommensurablement légère, ses “pastorales furieuses” qui, jusqu’à sa mort, en 1992, s’épanouissent toujours plus libres toujours plus téméraires, effrontées. Somptueuses.
En 1948, à Paris, Zao Wou-Ki débarque de Shanghai. Il a vingt-sept ans, un diplôme de l’Ecole des Beaux-Arts de Hang-Tcheou en poche et une envie plus que boulimique de peinture occidentale. La capitale était alors en pleine ébullition entre l’Ecole de Paris, l’abstraction géométrique, le “réalisme socialiste” et, opposé à tous ces courants, les défendeurs de l’abstraction lyrique et de l’Informel. Un an auparavant, tout explosait avec les multiples expositions de Hartung, Schneider, Atlan, Soulages, Wols, Mathieu et Bryen. Et un an plus tard, Zao Wou-Ki s’est lié d’amitié avec Sam Francis et Jean-Paul Riopelle, fréquente la librairie-galerie de Nina Dausset et rencontre Michaux qui écrira à son propos : “Le vivant encore bruissant né à l’instant, l’instant d’après, seulement présumé…Avec une souplesse de soie un atterrissage sur plage de papier…”. “En 1950, ma peinture était en moi, en gestation”, avoue le peintre, qui voyage en Europe pendant près de deux ans avant de laisser éclater sur ses toiles, son écriture “imaginaire indéchiffrable”. Personne mieux que lui ne réalisera jusqu’à nos jours, le lien entre Orient et Occident. Partout, dans ses immenses paysages, on retrouve le ciel, la terre, la montagne comme dans la peinture traditionnelle chinoise. Mais ici, tout se brouille et s’entremêle. Car il ne s’agit plus cette fois de reconnaître le ciel, la terre et la montagne, mais de s’en imprégner, de les générer, de donner leur essence. Ici tout bruine, ruisselle, souffle, né, meurt, ressuscite. Ici, tout s’éveille, jaillit, s’éparpille, se resserre. Parce que ça vient de l’élan, de la spontanéité, de l’un, du multiple, du même et de l’autre. Ca vient du Vide, du plein. De la Vie.
Dans l’après guerre parisienne, une autre oeuvre bouleversante et terriblement sensuelle prend forme. Pierre Jacob dit Tal-Coat, c’est à dire “front de bois” en breton, n’apprécie guère les palabres intellectuels parisiens et préfère ses interminables promenades quotidiennes dans les Cévennes ou les Alpes en quête d’une nature toujours plus vierge et intacte. Né en 1905 dans le Finistère, cet ami de Giacometti soutenu par les écrivains et poètes Georges Duthuit, Maurice Blanchot et Yves Bonnefoi, décante une peinture figurative puis quelque peu géométrique pour se laisser tenté définitivement par la transparence et le mouvement. Nourri de Cézanne et de culture extrême-orientale, Tal-Coat regarde surtout. La veinure d’une écorce de bois, Xavière prenant une douche improvisée au dehors, les volutes de l’eau translucide au creux d’une pierre, la faille d’un rocher, le vol d’un oiseau. Apparaissent d’abord des grandes plages lavées, inondées de coulées de lumière, si minces et si légères, monochromes rayonnants aux nuances subtiles et infinies de gris et de jaunes. Puis ce seigneur de la terre et de l’espace cumule, accumule les couches de peinture, comme une humus nourricier d’où émergent des excroissances, fissures ou fentes, plaies ouvertes ou sexe de femme, qui à la fin de sa vie, en 1985, se métamorphosent en croûtes épaisses, minérales, presque des céramiques. Que ce soit à Paris ou New York, que ce soit donc Joan Mitchell, Zao Wou-Ki ou Tal-Coat que l’on pourrait qualifier tous trois de “paysagistes abstraits”, mais encore Rothko, Gottlieb, Motherwell, Guston aux Etat-Unis, Atlan, Van Velde, Schneider, De Stael, Dubuffet, Manessier, Bazaine, Ubac, Bissière, Degottex, Hantaï en France, Tapies et Millares en Espagne, Schumacher en Allemagne, Saïto et Sugaï au Japon, Kantor en Pologne… Tous croient à un lyrisme dégagé de toutes les servitudes, une peinture où règne le geste, le signe, la matière, la métamorphose, à un art où le mot “abstrait” n’a finalement guère sa place puisque qu’ils s’attachent à peindre l’essence même de la vie. Ses commencements. Parce que c’est “le vivant qui importe” dit Pierre Tal-Coat.
Vous pouvez voir les oeuvres de la plupart de ces artites au Centre Pompidou à Paris. www.centrepompidou.com et à la magnifique exposition de la Fondation Beyeler à Bâle du 27 janvier au 12 mai. 41 0 61 645 97 00.
Images : Dans l’ordre, Wol, courtesy 2008, ProLitteris, Zürich; Lynda Benglis, courtesy 2008, ProLitteris, Zurich, courtesy Cheim & Read Gallery, New York; Joan Mitchell, courtesy The Estate of Joan Mitchell; Jackson Pollock au travail, courtesy 2008, ProLitteris, Zurich; Sam Francis, courtesy 2008, Prolitteris, Zurich. Image de Michaux de grapheus.hautefort.com



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