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Giacometti à Caen jusqu’au 31/08

juillet 6, 2008 · Laisser un commentaire

Paris, janvier 1966. Alberto Giacometti s’éteint, épuisé, dans son atelier minuscule et poussiéreux de la rue Hippolyte Maindron. Là, pendant près de 40 ans, ce jusqu’auboutiste de la figuration s’est acharné, face à la force de l’abstraction dominante, à faire poser le modèle, à interroger la réalité avec fureur et désespoir. Il y a brûlé ses yeux et sa vie. Il y a consacré toutes ses forces jusqu’à leur anéantissement. Le vieux maître était devenu l’ombre de ses sculptures, long, filiforme, le visage bosselé. Terrifiant. Sans aucun doute, il avait été touché par la grâce divine, métamorphosé en dieu dans sa quête de l’Absolu, de la “vraie vie” dont parlait Rimbaud.

En effet, que de temps pour s’arracher des mains ces corps ravagés, ces figures rongées par la lèpre. Que de travail pour faire surgir de la glaise, du plâtre ou sur le papier, ces portraits, ces bustes, ces nus assis ou debout, les têtes de Diego, d’Annette, de Caroline. Car de son enfance passée à Stampa, petit village de la Suisse italienne, aux années de gloires parisienne et internationale, toujours il fut déchiré par les épreuves et l’incertitude, tenté par les ruptures et  le renoncement.

A 20 ans, il accompagne son peintre de père en Italie. C’est la révélation. Les Tintoret et les Giotto, les mosaïques byzantines et l’art égyptien l’ébranlent. Dès lors, il ne cessera d’arpenter les musées, de questionner  toute chose et tout être  humain, inlassablement, à la recherche d’une  ressemblance impossible. En 1922, Giacometti poursuit son apprentissage à Paris, à l’académie de la Grande Chaumière, dans l’atelier de Bourdelle. Mais, à la fois par dépit amoureux et constat d’impuissance, il tourne casaque. Une parenthèse de dix ans s’ouvre. D’abord, il sacrifie à l’influence de ses aînés, Laurens, Brancusi ou  Lipchitz. Y amalgame la leçon des arts primitifs, fétiches africains, sculptures mélanésiennes ou cycladiques. Puis ses rencontres avec Miro, Masson et Leiris le propulsent, en 1930, dans le maelström surréaliste. Bien entendu, Freud et Bataille  lui  permettent de mettre à nu les fantasmes sexuels et la rage qui le tourmentent. Le modèle intérieur supplante la réalité concrète. Et  d’inquiétants objets portent dans une lumière aveuglante les énigmes de la nuit  des  rêves, du sexe, de  l’imaginaire: tandis qu’ “Homme et femme”  exhibe le spectacle abstrait d’un viol,  dans une “Cage”, des formes  s’entredévorent dans un climat convulsif. Partout on retrouve  la même  intensité  dans  l’affrontement. Car partout aussi, le recours à la violence n’est qu’un moyen extrême, le plus désespéré peut-être, d’assouvir le  désir, de supprimer cette sensation de vide qui sépare les êtres, isole du monde, et l’empêche d’atteindre la réalité qui le fuit.

En 1935, Giacometti étouffe dans le cercle vicié de l’abstraction. Il laisse tomber Breton et ses acolytes, et commence enfin la grande aventure de sa vie, celle qui le laissera à jamais obsédé par les visages insaisissables, celle qui le tiendra tel un ermite, cloîtré jusqu’à sa mort. Et le travail d’après nature reprend. De 1935 à 1940, chaque jour, comme un écolier accomplissant ses devoirs, il s’efforce de copier la tête d’un modèle et celle de son frère Diégo. Mais chaque jour aussi, cette réalité le laisse sur sa faim. Il persiste. Il l’enferme dans son atelier, ne se consacre plus qu’à la sculpture, n’expose plus jusqu’en 1947. Seulement, ses oeuvres deviennent de plus en plus petites. Et de Genève où il séjourne pendant la guerre et rencontre sa compagne Annette Arm, il ne rapportera qu’un tout petit nombre de minuscules figurines qui rentraient dans une boîte d’allumettes. A son retour à Paris, il plonge dans  l’existentialisme, se lie avec Sartre et Simone de Beauvoir. La nouvelle période qui s’engage développe et porte à maturité son oeuvre la plus connue et dite phénoménologique. Son but ? “Faire sentir le vide autour de la tête”. Car faire oeuvre pour Giacometti, c’est fixer la réalité que l’oeil découvre à distance, immergée dans son espace, cernée par le vide qui la retranche. Désormais, la main dessine, peint, modèle, aussi bien les traits distinctifs que tout ce qui l’isole : l’image recrée, unit comme par magie, les signes d’une présence et les traces d’un retrait. D’où l’extrême étirement des figures, d’où l’amincissement de la tête qui tranche l’espace comme une fine lame de couteau. D’où aussi l’amplification du socle dont elle semble jaillir tout en s’y enracinant, entraînant des blocs entiers du chaos qui les empoigne. A coup sûr, c’est toujours la même silhouette qui surgit, une silhouette dans laquelle on reconnaît l’allure d’un Giacometti gris, gris comme cette poussière qu’il ne voulait pas que l’on enlève de son atelier, gris comme une figure d’ombre rasant les murs dans la nuit.

Et dans l’interminable débat de l’artiste avec son modèle, il célèbre les noces perpétuelles de la création et de la destruction, du faire et du défaire. Bien entendu, sa folie iconoclaste s’oppose à sa présence. D’un côté Giacometti pousse ses figures sur la scène comme un impresario ferait d’un acteur hésitant. De l’autre il les refoule, les éclabousse de signes, de traînées, de bris de lignes qui font pleuvoir sur elles des coups de fouet. Dès  qu’il détache avec détermination une silhouette compacte placée bien au centre du tableau, il force les visages, les corps et les murs à se débattre dans la même toile d’araignée, vannerie prodigieuse et légère, illimitée et inextricable. C’est une lutte d’influence, acharnée et  meurtrière, entre la représentation et son absence, entre les griffures du crayon, les lacis des pinceaux et les coups de gomme.

Il est arrivé à Giacometti, à force de creuser l’apparence de ce qu’il voit et vit, d’en toucher le noeud et la mort. Sur le visage de la poseuse, cerne après cerne, lasso après lasso, soudainement les orbites se creusent et les os saillent. Mais l’artiste ne s’est pas arrêté là. Car l’être a supplanté le néant, la vie a vaincu la mort. Et malgré le sentiment d’échec du peintre qui, à la fin de sa vie, tel Cézanne, n’arrivait plus à achever ses oeuvres, il a fait jaillir la formidable énergie de la vie, de l’Absolu, du Sacré.

 

 

“Giacometti”, Musée des Beaux-Arts, Le Château, 14000 Caen. Jusqu’au 31 août. Voir www.ville-caen.fr

Image : http.//himmel.blog.lemonde

Catégories : art moderne · dessin · expos en province · peinture · sculpture
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