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Miro, ce chasseur de signes, rétrospective au Museo Thyssen-Bornemisza à Madrid jusqu’au 14/09

septembre 5, 2008 · Un commentaire

 

Palma de Majorque, 1973. Dans son atelier de lumière purifié à la chaux, un petit homme rond tourne autour d’une sculpture à peine ébauchée mais finie, irréprochable. A 80 ans, Miro le catalan n’a rien perdu de son tempérament riche et vigoureux de jeune peintre fou de lumière, de terre, de feu. Anarchiste, hostile à toutes les traditions, à tous les cultes, il n’offre rien qui puisse séduire le chercheur de piquant. Ni scandales, ni confidences. Seulement un naturel renfermé et secret. Sauvage. Miro, en digne fils prodigue du royaume de Catalogne est un homme silencieux. Mais aussi laborieux, les pieds ancrés au sol, un paysan. Pourtant les ailes toujours prêtes à l’envol, avide de liberté, affamé d’évasion. Avec la passion de sa race et l’enchantement du primitif, il s’est abandonné‚ au merveilleux. Innocent, naïf, rieur, il l’est, bien sûr. Mais son audace, sa fougue et son questionnement toujours renouvelés saccagent la si tentante légende du peintre enfant. Car derrière les évanescences célestes et les rubans langoureux, il y a les giclées, les jaillissements, les éruptions.  Sous le délicieux, la fantaisie et l’humour, il y a l’angoisse fondamentale et si terriblement espagnole face au sexe et à la mort. Ainsi écartelé entre le “seny” et la “rauxa”, le bon sens et l’emportement, il n’aura de cesse de sauter à pieds joints dans le vide.

 

Miro naît le 20 avril 1893 dans les rumeurs des ramblas barcelonaises. Très vite, il boude ses cahiers d’écoliers pour  se rendre à la Llotja, l’Ecole des Beaux-Arts de la ville. En 1915, il décide de voler de ses propres ailes. Indécis, il interroge Cézanne, Van Gogh, les fauves, les cubistes. Barcelone tourne alors le dos à la Castille et ouvre grand ses bras vers Paris. Dans cette effervescence culturelle, le jeune Miro se lie avec Prats et Artigas, s’enthousiasme pour Picabia, dévore Apollinaire, Max Jacob, Reverdy. Exalté par la nature, il se réfugie chaque été dans le village paternel de Montroig. Pour approcher l’essence même des choses, il s’imprègne de la terre, capte son magnétisme. Dans une débauche de détails, Miro chante un hymne à l’univers choyé. Son  dessin est précis. Et la composition déjà tellement libre, imaginative, fantaisiste. Avec en plus, un zest de Douanier Rousseau et le piment d’une fête  catalane aux intenses parfums d’Orient.

A 26 ans, Miro découvre Paris. Son but ? “Devenir un Catalan international”. Heureusement, il tombe entre de bonnes mains. Car si Picasso aide son compatriote sans le sou, Masson, son voisin d’atelier rue Blomet, se charge de son initiation. Celui-ci lui montre Klee, lui présente Desnos, Leiris, Artaud, l’entraîne dans le maelström surréaliste. Dès 1923, Miro invente un nouvel univers. Ludique, magique, féerique.  Fusion suprême du réel et de l’imaginaire, ses toiles se métamorphosent en un terrain de jeux délirant. Où la fièvre devient danse. Où la danse entraîne dans son tourbillon une moustache, un toutou, et une oreille sur un tronc d’arbre ! Miro célèbre le royaume de l’enfance comme il redonne vie aux mythes les plus ancestraux : l’échelle de Jacob, l’opposition mâle femelle, le soleil et la lune. Désormais, le jeune homme s’évade dans l’absolu de la nature”.

En 1924, le peintre fait son “entrée tumultueuse” (Breton) dans le groupe surréaliste et crie  haut et fort vouloir “assassiner la peinture”. Il signe les manifestes, participe aux expositions. Seulement, Miro le Solitaire n’apprécie ni les dogmes, ni les théories. Assassin certes, mais sans témoin, il vagabonde librement sur les chemins de l’inconscient.  Et il s’en enivre de plaisir. Il jeûne. Il vit de quelques figues par jour. Il ne dessine plus “que d’après des hallucinations”. Les images du rêve apparaissent.  La spontanéité du geste fait les reste. Plus de hiérarchies, que des confusions. Des “Amoureux” fantastiques comme de mystérieux spectres se lovent dans un éther humide. C’est “la naissance du monde” ou  l’approche de sa fin.

En 1927, Miro déménage rue Tourlaque. Un an plus tard, il quitte ses amis et évacue une révolte latente depuis son premier contact avec Dada en 1920. Exaspéré, enragé‚ provocateur, il rejette tout son savoir-faire pictural. En 1928, avec une épingle et une plume… En 1929 avec les papiers collés. Malheureusement, après la révolte suit l’angoisse. La guerre s’annonce et transforme pour 5 ans, de 1934 à 1939, la gaieté et l’humour en un chant de douleur exaspéré. De cruelles visions de monstres femelles aux teintes acides, des danses barbares détrônent le candide “Carnaval d’Arlequin”. Pour mieux hurler sa désespérance, Miro vautre ses toiles dans le goudron, le sable, le bitume. En 1937, comme Picasso avec Guernica, Miro, avec “Nature morte au soulier” et “Le Faucheur” – exécute pour le pavillon espagnol de l’Exposition Universelle – dénonce sa répulsion du fascisme, défend son peuple opprimé. Exil. Deux ans plus tard, il s’installe en Normandie. Puis, chassé par les Allemands, il  se réfugie à la hâte à Palma de Majorque. A la fin d’un long tunnel d’ un an encore,  un léger sourire déride enfin ses figures. Grâce aux “Constellations”, les personnages maléfiques se noient dans une mer sombre parée d’une guirlande d’étoiles comme autant de délicates perles de Mozart dont il se délecte alors. Et refleurissent ses amours d’antan : la femme, l’oiseau, la nuit. Alors que les peuples guerroient aux quatre coins du monde, étonnement, Miro “permet de pénétrer l’ordre cosmique” (Breton).

En 1942, la situation politique espagnole se calme. Miro rentre à Barcelone. Avec l’aide de son fidèle ami Artigas, il se consacre presque exclusivement à la céramique. Voilà notre touche à tout qui découvre une nouvelle jouissance. Celle de palper directement sa terre natale. Celle de la pétrir sensuellement, amoureusement entre ses doigts. Des symboles naissent. La déesse-mère, la fécondation, les rites initiatiques des civilisations méditerranéennes surgissent de ses mains éblouies. Et l’artiste de se lancer dans le monumental avec “La Fourche” et “L’arc de Triomphe” pour la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence et la peinture murale pour le Terrace Plaza Hotel de Cincinnati aux Etats-Unis. A 54 ans, le maître sort de son isolement. Il voyage, se rend à New York, puis à Paris. En pleine force de l’âge, d’un appétit insatiable, il perpétue sans cesse la confrontation avec la matière. Tel un ogre, plus vif que jamais, il dévore toutes les techniques. Il s’acharne sur la lithographie, la gravure, sur de fabuleux tableaux-objets  sur toile, sur carton, sur masonite. Treize ans plus tard, il pactise une dernière fois avec ses pinceaux. Fasciné par l’Orient, Miro succombe à de pures évanescences. Commence alors le règne de l’ascèse, de l’épure, du dépouillement. Une ligne, un point, une couleur seulement, font un tableau. 

 

Miro a rejoint les étoiles un jour de Noël, en 1983. Toute sa vie, il aura travaillé son oeuvre solaire “comme un jardinier”. Asphyxiées de souffrances ou éclatantes de fraîcheur,  ses images initient à la Vie. Cette année, Miro le Catalan aurait fêté ses 112 ans. Mais peu importe. “Miro vient d’avoir mille ans. Miro est né ce matin”.( Jacques Dupin). 

“Miro-La terre”, Museo Thyssen-Bornemisza, Paseo del Prado, 8, Madrid. Tél. : 34913690151. Voir www.museothyssen.org

Image tiré du site de la Fondation Miro, Barcelone.

Catégories : art moderne · evènements · expo étranger · peinture
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