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Bacon et Picasso : deux expositions “phare” inoubliables, l’une à la Tate Britain de Londres, l’autre au Grand Palais à Paris. Comparaison des grands maîtres.

septembre 10, 2008 · Laisser un commentaire

 

 

 Picasso était l’aîné de trente ans de Bacon. Et si l’artiste anglais idolâtra le maître sévillan, les deux peintres de la figure du vingtième siècle  ne se rencontrèrent jamais. Alors que Paris expose les chairs sulfureuses de Bacon, New York se focalise sur les squelettes de Picasso. Duel entre titans.

 

“Si nous avons été poussé par nos pulsions sexuelles, il s’agit d’érotismes différents puisque je suis homosexuel”, convient Francis Bacon à propos du peintre espagnol en 1991.  Picasso aimait les femmes. Bacon, les hommes. Et alors ? Les deux génies qu’une génération seulement séparait, avaient soif. De vie, de sexe, de vertiges. Frôler la mort, le suicide. Courir après le tragique. Séduire. Faire l’amour. Séduire encore et encore. A tour de bras. A tour de femmes, pour l’un qui en avala officiellement sept. A tour d’hommes, pour l’autre, dont on ne comptait plus les amants. “L’existence est, en un sens, tellement absurde, qu’on peut aussi bien essayer d’en faire quelque chose de grand”, disait Bacon. L’un et l’autre étaient fidèles à Nietzsche, à Beckett, et l’existentialisme. Au non-sens : “tout ce que je fais est de tremper ma queue dans les égouts du désespoir et de voir ce qui se passe”, avouait encore le fantôme de Soho.  Hantés aussi et surtout par la même obsession du corps. Le leur, et celui de leurs proches. Hallucinés par les portraits. Le leur, et celui de la femme, de l’homme, peu importe en somme, de l’être aimé, a portée de la main.  Bacon se passionne pour la chair. Celle flasque des spasmes, celle ravagée des contorsions et des convulsions. Picasso s’enrage  pour le squelette et ses os. Ceux délicat d’une chauve souris ou d’un oiseau, ceux modelés, comme moulés : “Quel que soit l’os que vous regardez, vous y trouverez toujours la trace d’un doigt… L’empreinte des doigts de ce dieu qui s’est amusé à les façonner, je les vois toujours sur n’importe quel os….”.

 

“En fait, quand les peintres font un portrait, ils peignent généralement quelque chose qui est beaucoup plus révélateur d’eux mêmes que de leur modèle. Je ne pense pas que ce soit important si un portrait est méconnaissable. Parce qu’au fond, à quoi s’intéresse la majorité des artistes ? A la vie”, explique Francis Bacon. Et Picasso d’enchaîner, citant Léonard de Vinci : “Le peintre se peint toujours lui-même”. Olga, Marie-Thérèse, Dora, Françoise, Jacqueline et les autres, épouses et concubines se succèdent  de lits en tableaux et des tableaux aux lits au cours de la vie et de l’oeuvre du séducteur sévillan. “…il ne se laisse jamais asservir par une femme, que pour s’en délivrer dans sa création”,  dit Brassaï de Picasso.  L’aventure amoureuse ? Le meilleur des stimuli pour peindre, plutôt qu’une dévotion au sexe opposé.  Au sexe tout court. Et la ressemblance : peu importe, finalement. Avec le vingtième siècle est mort le dieu qui avait fait l’homme et son image. Morte aussi la représentation désormais donnée par la photographie. Si ce n’est plonger à corps perdu dans l’abstraction, il fallait trouver autre chose. Il fallait explorer “la Vie dans les plis”, frôler “l’Infini turbulent”, prendre “Une voie pour l’insubordination”. Se confronter au vertige de soi-même.

 

Avec Picasso et Bacon, c’est chose faite. “… je pense qu’il y a là tout un domaine que Picasso a ouvert et qui, en un certain sens, n’a pas été exploré : une forme organique qui se rapporte à l’image humaine mais en est une complète distorsion”, constatait l’artiste britannique. Pourtant les deux maîtres de la désintégration ne s’y prennent guère de la même façon. Depuis le cubisme en 1907, quant il ne taillade la chair dans de limpides éclats cristallins, Picasso  construit le visage par plans comme un masque africain. Puis, c’est la femme qui fait le style. Ou le style qui fait la femme… Académisme des portraits d’Olga dans les années 20, entre mièvrerie et mondanité. Rondeur, douceur et caresse de l’ovale d’une Marie-Thérèse épanouie, qui se détache sur de violents aplats colorés dans les années 30. Puis ce sont les angles aigus, cassés, acides de Dora Maar “la pleureuse”, toujours mélancolique, prototype parfaite de l’égérie surréaliste, capricieuse et excentrique. A partir de 1943, c’est le retour à l’ellipse régulière. Avec Françoise Gillot, cette fois, au visage et au corps voluptueusement développés. Enfin, la série se termine avec Jacqueline Roque rencontrée en 1956, dont le groupe de portraits domine le travail de l’artiste dans les années 70 et 80. Comme si Picasso synthétisait majestueusement toutes les périodes stylistique de son travail antérieur.

 

Bacon, lui, au fil des ans, ne change pas sa méthode, si ce n’est en gagnant encore plus de violence dans les années 60.  De ses amis, comme le peintre Lucian Freud, Muriel Belcher, Isabel Rawsthorne ou Henrietta Moraes, en passant par ses amants, Georges Dyer ou John Edwards, inspiré par Velasquez, Goya ou Van Gogh, il charcute les chairs toujours de la même façon. Outrageusement. Il ne désarticule pas comme Picasso. Il liquéfie. Violente. Anéantie. Ses bouches dévorent, saignent, vomissent. Ses visages sont cris, hurlements, orifices monstrueux, béance. Néant.

Rien du contour appuyé et de la construction-déconstruction du tombeur de ces dames. Alors que  Picasso joue des ossements, Bacon, dans un brouillage chromatique,  torture la peau à n’en plus finir. Tout de la fluctuance, du floue, du mou : de l’informe. Entre le coup de poing et la folie. Ses visages se désintègrent, en voie de putréfaction, où s’affrontent l’être et son anéantissement : “la tête-viande, c’est le devenir-animal de l’homme”, constate Gilles Deleuze. 

 

“Si je rend les gens laids, ce n’est pas exprès, dit encore Bacon. J’aimerais les montrer aussi beaux qu’ils le sont”. Jacqueline Roque s’étonnait devant ses portraits : “Ca, c’est moi”, disait elle. Et si le beau, était  le début de l’horreur qui devient acceptable ? Les deux génies de la figure du vingtième siècle n’ont épargnés ni leur propre représentation, ni celle de leurs proches. Leur questionnement commun : comment concilier l’image et l’apparence par l’exploration de l’esprit.  Si Pablo Picasso n’a cessé de réinventer le portrait abstrait, surréel, classique, expressionniste, Francis Bacon n’eut de cesse de tenter de le happer dans son immédiateté. Deux oeuvres, une tentative : la vérité.

 

Encadré biographies

 

Francis Bacon
 
1919 : naissance à Dublin de parents anglais.
1914 : s’installe à Londres.
Entre 1925 et 1930 : Vit à Berlin puis Paris. Découvre PIcasso et Poussin.
1931 : abandonne son travail de décorateur pour la peinture.
1933 : première “Crucifixion”
1944-45 : son oeuvre est connu et lancée.
195O : il enseigne au Royal College of art. Voyages en Afrique du Sud.
1953 : première exposition individuelle.
1955 : première rétrospective à l’Institute of Contemporary Arts de Londres
1957 : première exposition à Paris.
1960 : première exposition à la Marlborought Fine Arts de Londres.
1964 : se lie avec Georges Dyer qui sera un de ses modèles préféré.
1971-72 : importante rétrospective au Grand-Palais. Mort de Georges Dyer.
1992 : mort à Madrid
 
 
Pablo Picasso
 
1881 : naissance de Picasso à Malaga.
1900 : premiers dessins publiés parla revue “Joventut”. Première exposition
1901 : première exposition parisienne chez Ambroise Vollard.
1904 : s’installe à Paris au “Bateau Lavoir”
1907 : rencontre Braque, Derain, Kahnweiler. Peint les “Demoiselles d’Avignon”.
1918 : épouse Olga Khoklova
1925 : prend part à la première exposition des peintres surréalistes à Paris.
1927 : rencontre Marie-Thérèse Walter.
1932 : s’installe à Boisgeloup
1937 : installation dans l’atelier de la rue des Grands Augustins où il peint Guernica
1939 : grande exposition rétrospective au MOMA de New York.
1946 : liaison avec Françoise Gillot.
1948 : s’installe à Vallauris.
1955 : s’installe à “La Californie” près de Cannes.
1961 : épouse Jacqueline Roque.
1963 : ouverture du musée Picasso à Barcelone.
1973 : mort de Picasso à Mougins.
 

(légendes en cours)

Catégories : art contemporain · evènements · expo paris · expo étranger · peinture
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